Campagnol amphibie ©Jean-Michel Bompar

Présentation et description

Campagnol amphibie ©Jean-Michel Bompar

Le campagnol amphibie, parfois également appelé campagnol aquatique ou encore rat d’eau, a été décrit par Miller en 1908. Il s’agit du plus grand des campagnols avec une longueur « tête-corps » de 16 à 24 cm auxquels il faut ajouter 10 à 14 cm de queue. Son poids est compris entre 140 et 300 grammes. Son pelage est brun foncé sur le dos, plus clair sur le ventre. Ses oreilles sont courtes et cachées dans la fourrure. Sa longue queue couverte d’une fine couche de poils noirs permet de le distinguer généralement du campagnol terrestre. Son pied postérieur est également grand en comparaison avec celui de son « cousin » terrestre. La seule observation d’un gros campagnol nageant ne permet pas d’identifier l’espèce puisque toute deux sont capables de se déplacer dans cet élément. La distinction est possible avec le juvénile du rat surmulot (Rattus norvegicus) légèrement plus gros mais qui a les oreilles plus longues et le museau pointu. En nage, ce dernier tient la tête pointée vers le ciel. Dans le genre Arvicola, seul Arvicola sapidus est capable de réaliser des plongées en apnée pouvant dépasser plusieurs minutes. Enfin pour compliquer le tout, le campagnol terrestre est divisé en deux écotypes parfois considérés comme deux sous-espèces voire deux espèces distinctes : le campagnol terrestre dit fouisseur aussi connu sous l’appellation de rat taupier, Arvicola (terrestris) schermann, et le campagnol terrestre « aquatique », Arvicola (terrestris) terrestris ou A. amphibius. Morphologiquement, ce dernier pourrait être qualifié d’intermédiaire entre le campagnol amphibie et le campagnol fouisseur avec une taille et une queue en moyenne un peu plus courte que le campagnol amphibie. Dans l’ex région Rhône-Alpes, nous sommes à priori exclusivement concernés par Arvicola sapidus.

Deux sous-espèces du campagnol amphibie sont parfois mentionnées mais il semblerait que celles-ci n’aient pas été reconnues faute d’études génétiques les validant.

Le campagnol amphibie est indigène dans l’ancienne région Rhône-Alpes où il est considéré comme en grave danger (CR) sur la Liste Rouge des vertébrés de Rhône-Alpes (2008).

Le campagnol amphibie est une des rares espèces de rongeurs protégée à l’échelle nationale et ce classement a été obtenu en 2012 après de longues démarches menées par la SFEPM.

Le campagnol amphibie est davantage actif de nuit que de jour. Bien que certains individus puissent être assez peu farouches, son observation reste rare et souvent furtive. Il passe une bonne partie de son temps à rechercher des plantes herbacées dans l’eau ou sur les rives. Son terrier est situé sous la berge et présente une entrée le plus souvent située sous l’eau. Seules un faible nombre d’observations diurnes permettent d’éclairer ces comportements et cette activité. Ainsi, deux individus ont été capturés dans une nasse puis relâchés sur place les 27 et 28 novembre 2004 à Lus-la-Croix-Haute (26), un individu a été observé nageant dans un chenal d’alimentation d’un étang à Feurs (42) le 27 mai 2008. Un individu traversant un plan d’eau le 6 juin 2012 à Cornillon-sur-l’Oule (26). Sur le même site, le 29 mars 2013, un individu est observé se nourrissant sur le déversoir du plan d’eau avant qu’il ne plonge. Le 2 juillet 2013, un animal était noté plongeant depuis une berge à Beaurières (26). Le 24 juillet 2013, un individu est surpris effectuant des allées et venues entre les berges de la Volane à Vals-les-Bains (07). Le 23 septembre 2013, une nouvelle observation est effectuée à Cornillon-sur-l’Oule (26) au niveau de la margelle d’un bassin de décantation. Le 2 août 2018, un individu est aperçu filant dans une coulée sur un ruisselet alimentant une tourbière à Roche (42) et quelques semaines plus tard, le 4 septembre 2018, ce sont 3 individus qui sont observés se nourrissant sur les berges d’une mare d’altitude à Lérigneux (42). Ces derniers ont plongé et ont nagé en surface avant de gagner leur terrier. La plupart des mentions de l’espèce concernent toutefois des indices de présence et notamment la découverte de crottes. L’espèce n’étant pas facilement observable, la meilleure façon d’appréhender sa présence est une recherche systématique de ses crottiers. L’observation minutieuse des fèces, posées en petit tas et mesurant 7 à 8 mm de long sur 2 à 3 mm de large permet de valider la nature du régime alimentaire de l’espèce qui est quasi exclusivement herbivore. Des crânes ont également été découverts ici et là dans des lots de pelotes de réjection de grand-duc d’Europe (26 et 42) et d’effraie des clochers (01 et 42). Si les deux mentions de l’Ain sont assez récentes (2011 et 2015), ce n’est pas le cas dans les autres départements puisque ces identifications de crânes datent principalement des années 70 – 80. Outre les rapaces nocturnes, ses prédateurs principaux sont les carnivores (principalement les mustélidés : loutre d’Europe et putois d’Europe en tête, puis le renard roux). L’arrivée d’un carnivore exogène envahissant, le vison d’Amérique (Neovison vison), encore anecdotique en Rhône-Alpes, pourrait, à terme, être problématique.

Le campagnol amphibie est inféodé aux milieux aquatiques et occupe une certaine diversité d’habitats : des ruisseaux aux fleuves, des mares aux lacs, des tourbières aux marais littoraux…. Il est cependant très exigeant sur certains aspects de son environnement et la présence d’une végétation herbacée rivulaire est fondamentale. La largeur et la hauteur de ce couvert doit lui permettre de s’y déplacer en toute sécurité vis à vis des prédateurs. De même, il recherche les courants lents et les eaux stagnantes avec une hauteur d’eau d’au moins une dizaine de centimètres. Les berges qu’il recherche doivent être meubles pour qu’il puisse y creuser ses galeries. Une étude statistique a été conduite en parallèle de l’enquête nationale pour évaluer la pertinence du protocole puis, à partir des résultats, pour modéliser les habitats et divers facteurs environnementaux favorables (COUTURIER T. & BESNARD A., 2014). Ils confirment ainsi l’influence positive des zones humides environnantes, du couvert herbacé des berges, des petits cours d’eau permanent. La présence de la loutre d’Europe était également corrélée positivement à celle du campagnol amphibie. Il semblerait que cela puisse s’expliquer par leur attrait commun pour les territoires bénéficiant d’un réseau hydrographique développé et que le marquage par la loutre d’Europe se détecte assez aisément lorsque l’on prospecte ces micromammifères aquatiques (RIGAUX P., 2015). Inversement, la présence de boisements ou de zones artificialisées aux abords du cours d’eau sont défavorables à l’espèce. Il est connu pour atteindre 2600 mètres d’altitude dans les Pyrénées.

 

Etat des connaissances

Carte 2019 de l'état des connaissances sur le campagnol amphibie en Rhône-Alpes

Distribution actuelle

Le campagnol amphibie est présent sur la péninsule ibérique et sur une grande partie du territoire français, au sud-ouest d’une ligne reliant grossièrement Dieppe/Chalons-en-Champagne/Auxerre/Beaune/Nantua/Briançon. Au nord-est de cette ligne, c’est le campagnol terrestre forme aquatique qui est présent. Le territoire de Rhône-Alpes se situe donc en limite de répartition sur une partie de son territoire. D’après la carte de l’atlas des Mammifères de France de la SFEPM (1984), le campagnol amphibie, bien que peu commun, était largement répandu dans l’ex-région Rhône-Alpes. L’espèce n’avait toutefois jamais été notée en Savoie ni en Haute-Savoie. La SFEPM a organisé une enquête nationale sur la période 2009 – 2014 à laquelle certains départements (Haute-Savoie, notamment) ont participé. Cela a permis localement de relancer une dynamique de recherche de l’espèce.

Aujourd’hui, le campagnol amphibie semble absent de nos trois départements alpins. Il est présent ici et là dans la Drôme (notamment dans sa partie provençale), mais également en quelques localités le long de la vallée du Rhône, près des sources de la Drôme ou encore sur le Vercors. L’espèce est également présente en Ardèche, principalement sur la montagne ardéchoise (Haute Ardèche, sources de la Loire…) mais aussi sur une localité en bord du Rhône au sud de Tournon. Dans l’Ain, sa présence historique dans la Bresse et la Dombes semble se confirmer avec les observations collectées au cours de ces dix dernières années. Le campagnol amphibie a également été localisé sur deux sites dans la plaine de l’Ain. En dehors d’une donnée collectée dans l’est Lyonnais à travers l’enquête nationale de la SFEPM, aucune mention récente n’a été rapportée pour le département Rhône. Enfin, le département de la Loire semble être principalement occupé par l’espèce sur sa marge occidentale. Il était connu ici et là dans le massif du Pilat et sur les Hautes Chaumes du Forez (RNR des Jasseries de Colleigne) ainsi que sur une plaque d’étang de la plaine du Forez. Des recherches spécifiques ont été conduites dans le cadre de cet atlas et l’espèce a été découverte sur la quasi-totalité des crêtes foréziennes, sur le bassin versant de l’Ance, en contact avec les populations de Haute-Loire et du Puy-de-Dôme, ainsi que sur le nord-ouest du Roannais, dans un secteur bocager de plaine en continuité avec la Sologne Bourbonnaise (Allier) où l’espèce est bien présente. Des prospections conduites en 2019 sur le territoire du PNR du Pilat ont également confirmé la présence de plusieurs colonies sur le bassin versant de la Semène et permis de le découvrir sur celui de la Dunerette. L’espèce ne semble être abondante que sur les Hautes Chaumes du Forez où elle bénéficie d’un important réseau hydrographique favorable

Menaces et conservation

Campagnol amphibie ©Jean-Michel Bompar

Actuellement, la distribution du campagnol amphibie semble assez proche de celle proposée dans les années 50 ou 70. Son abondance n’était alors pas renseignée et il est fort probable que celle-ci ait diminuée compte tenu de la pression subie par les milieux aquatiques (pollution, drainage, prélèvement, gestion de la végétation…). La régression de cette espèce avait été citée par plusieurs acteurs au niveau national. Certains ont lié celle-ci à l’arrivée du rat musqué (Ondatra zibethicus). Une compétition alimentaire est potentielle aussi avec le ragondin (Myocastor coypus). René ROSOUX (comm. pers) lie la diminution du campagnol amphibie dans les marais de l’ouest aux empoisonnements à la bromadiolone. À l’échelle de l’ancienne région Rhône-Alpes, le campagnol amphibie reste une espèce rare et localisée. Sa conservation dépend donc grandement de la préservation de ses habitats. L’activité agricole est, par ses pratiques, l’une des clés pour assurer la pérennité de l’espèce. Cependant, dans un contexte de réchauffement climatique et après plusieurs saisons très difficiles pour les cours d’eau, nous pouvons nourrir quelques inquiétudes quant à l’avenir du campagnol amphibie sur nos territoires.

Rédacteurs : Emmanuel VERICEL et André ULMER, octobre 2019