Musaraigne musette, Samoens, Haute-Savoie, octobre 2016 © Jean-François Desmet

Présentation et description

Musaraigne musette, Samoens, Haute-Savoie, octobre 2016 © Jean-François Desmet

Mammifère de l’ordre des Insectivores et  appartenant à la famille des Soricidés, la musaraigne musette, ou crocidure musette,  est la plus commune des crocidurinés occidentales (sous-famille appelée aussi « musaraignes à dents blanches »).

Décrite par Hermann en 1780 en même temps que la crocidure leucode, la musaraigne musette se distingue par un pelage brun gris assez uniforme. Avec un poids oscillant de 11 à 13 grammes au printemps, elle est plus grande que la crocidure des jardins dont le pelage est très proche et dont la distinction est difficile à effectuer sur des individus non matures. La détermination spécifique des crocidures reste délicate et fait appel à des mesures biométriques et/ou à des examens  ostéologiques (denture en particulier).

D’origine tropicale (VOGEL, 1976), les crocidurinés se distinguent des soricinés (musaraigne couronnée, musaraigne pygmée,…) par un métabolisme plus économe en énergie qui se traduit par une température corporelle et un taux d’activité moins importants. Elles disposent aussi de la possibilité de rentrer en torpeur lorsque la température baisse ou que la nourriture est moins disponible. Sa température corporelle peut ainsi passer de 35 à 18° C dans ces conditions.

La reproduction de la musaraigne musette a lieu de février à octobre, période durant laquelle les femelles auront de 2 à 4 portées constituées de 2 à 9 nouveaux nés. L’espèce a une tendance à la monogamie avec des femelles qui s’accouplent majoritairement avec le même mâle, mais ces derniers peuvent fertiliser plusieurs femelles (LUGON MOULIN, 2003). En période de reproduction, les mâles déposent une miction à l’odeur très prononcée servant de marquage territorial.

Souvent capturée dans les maisons, la musaraigne musette est la plus anthropophile des Soricidés. Elle trouve en effet dans les maisons un espace ou les hivers sont moins rudes et semble mieux supporter les perturbations du milieu.

Etat des connaissances

Arrivée en Europe vers 4000-3000 ans av J.-C. (POITEVIN et all, 1986) la musaraigne musette, tout comme la crocidure des jardins, marque une préférence pour les climats doux et redoute les hivers froids. On la retrouve ainsi partout en plaine et dans les reliefs en dessous de 1000 m, avec une préférence pour les milieux ouverts et secs. Mais si elle devient rare au-dessus de 1000 m, elle peut localement être trouvée à plus haute altitude à la faveur de conditions particulières (habitations). A titre d’exemple, en Auvergne où elle est très présente en-dessous de 1000 m, elle a aussi été trouvée à 1280 m d’altitude dans les ruines d’un bâtiment isolé. La distribution des données selon l’altitude indique un net preferendum pour la tranche entre 300 et 500 m.

Carte 2019 de l'état des connaissances sur la crocidure musette en Rhône-Alpes

L’espèce est présente dans tout le département du Rhône et de la Loire mais serait absente des Monts de la Madeleine. De même, dans l’Ain, on retrouve l’espèce en densité importante en Dombes, Bresse et Val de Saône  mais elle devient plus rare dans le massif du Bugey et du Jura. En Drome et en Ardèche, elle est aussi bien présente autant en plaine et que dans les collines, mais devient beaucoup plus rare sur les  hauts plateaux du Vercors  et de la haute Ardèche (FAUGIER, 2011). En Isère, l’espèce est bien présente dans le nord du département ou elle représente entre 19 et 24 % des observations de micromammifères (BRUNET LECOMTE et NOBLET, 2013) mais sa présence se raréfie dans les massifs montagneux. Selon ces auteurs, les observations sont ainsi très rares dans l’Oisans, la Vanoise et les Grandes Rousses ou les crocidurinés ne représentent que 2 % des observations. L’espèce est bien présente dans la Vallée du Grésivaudan (26 %) mais bien plus rare sur les hauteurs de la Chartreuse ou de Belledonne. Les observations sont rares en Savoie et traduisent un manque de prospections. L’espèce y est surtout mentionnée dans la vallée de l’Isère et la région de Chambéry. Il est probable qu’elle reste peu fréquente dans les massifs montagneux. Très peu d’observations sont mentionnées dans les Bauges ou le Massif du Mont Blanc.  En Haute-Savoie, l’espèce est bien présente dans l’ouest du département, notamment autour du bassin Genevois et dans le bas Chablais, ainsi que dans le Haut-Giffre. Dans ce secteur, de nombreuses données ont été collectées dans au moins une quinzaine de localités, entre 620 et 830 m d’altitude, aux abords d’habitations (jardins, bocage, …), voire régulièrement à l’intérieur de maisons (DESMET, 1989; comm. pers.).

La musaraigne musette est donc certainement la musaraigne la plus commune de la région. Elle connaît par ailleurs une progression bien souvent au détriment des Sorex, de la musaraigne bicolore (Vogel, 2002) et de la musaraigne des jardins avec lesquelles elle est proche morphologiquement. D’affinité méridionale, la musaraigne musette reste peu présente dans les régions montagneuses mais est très probablement favorisée par le réchauffement climatique.

Menaces et conservation

Musaraigne musette, Samoens, Haute-Savoie, octobre 2016 © Jean-François Desmet

Crocidura russula est très commune en Auvergne et Rhône-Alpes et ne fait pas l’objet de menace particulière. Bien  qu’elle soit une proie habituelle des chats domestiques, elle ne semble pas redouter l’artificialisation des milieux, trouvant profit dans l’habitat humain pour passer l’hiver. Il semble par ailleurs que la disparition des milieux humides et les changements climatiques lui soient favorables, compte-tenu de sa prédilection pour les milieux chauds et secs.

On peut toutefois s’interroger sur la compétition de l’espèce avec la crocidure leucode et les Soricidés dans les milieux ou elles cohabitent. Ces dernières, en régression, pourraient subir une compétition interspécifique avec la musaraigne musette dans un contexte où celle-ci progresse de part l’évolution prévisible des milieux due aux changements climatiques et aux mutations anthropiques (évolution plutôt défavorable aux soricidés et aux autres crocidurinés).

Sorex coronatus vs Crocidura russula

Dans les Monts du Lyonnais (marqués par un fort développement récent de l’urbanisation et de l’intensification des pratiques agricoles), des lots de pelotes de chouette effraie, ramassés vers 2011 et provenant de 7 localités, contenaient 1088 proies, dont 406 musaraignes musettes et 42 musaraignes couronnées (soit un ratio de 0,10 Sorex coronatus pour 1 Crocidura russula).

Dans le même secteur des Monts du lyonnais, sur un lot de plus d’un millier de proies, ARIAGNO mentionne en 1981 un ratio de 0,91. Cette très forte régression des S. coronatus au profil de C. russula peut aussi indiquer la disparition des milieux frais et humides que préfèrent les Sorex en lien avec l’intensification des pratiques agricoles et le réchauffement du climat qui se caractérise par des étés plus secs.

En Dombes, ce ratio obtenu grâce à une étude, menée en 2012 sur 4 sites par des étudiants de l’université Lyon 1 et encadrée par BULLIFON, monte à 0,34 (32 musaraignes couronnées / 94 musaraignes musette) indiquant le fait que C. russula progresse moins en région d’étangs malgré l’intensification des pratiques agricoles.

 

 Rédacteurs: Julien Bouniol et Daniel Ariagno, septembre 2019