Chat forestier, ©Stéphane Débias

Présentation et description

Chat forestier, Vincent Molinier,Bugey

Le chat forestier d’Europe est un félin de taille moyenne communément appelé à tort « chat sauvage ». C’est une espèce discrète et assez difficile à distinguer d’un chat domestique de type « chat de gouttière » sur le terrain. Outre son habitat, en principe éloigné des habitations humaines, on le distingue surtout par sa queue épaisse annelée et terminée de noir. Une tache blanche gulaire (le plastron) est souvent présente, et la ligne dorsale noire s’arrête à la naissance de la queue. La démarche et l’allure générale diffèrent du chat domestique, mais les distinctions sont parfois subtiles pour un observateur non averti.

Le chat forestier est une espèce protégée au niveau national  par arrêté ministériel du 24 avril 1979, par l’annexe II de la convention de Berne depuis 1990, par l’annexe II de la CITES (convention de Washington sur le commerce des espèces animales) depuis 1978. Enfin le chat forestier figure à l’annexe IV (protection totale) de la directive européenne « Habitats-Faune-Flore ».

 

Le chat forestier mâle connait une période de rut centrée sur le mois de février, période où il est plus facile de l’observer. Des portées de 2 à 3 chatons accompagnés de leur mère ont  été observées en juillet, août et même septembre dans le Bugey. Selon la littérature, les femelles  peuvent avoir plusieurs œstrus, ce qui explique les portées tardives parfois observées.

Etat des connaissances

Historique

D’un point de vue taxinomique, la systématique des chats est complexe et encore sujette à discussion. Le chat forestier d’Europe est une espèce polytypique du groupe silvestris, lequel comprend : le chat forestier d’Europe Felis silvestris silvestris,  le chat orné d’Asie Felis silvestris ornata et le chat ganté africain Felis silvestris lybica. C’est de ce dernier, suite à domestication, que proviendraient nos chats domestiques Felis silvestris catus (ou Felis catus simplement) (STAHL et LEGER, 1992). Mais  l’histoire pourrait être plus complexe selon certains auteurs (DRISCOLL et al., 2007, in GERMAIN 2015). On remarque que les quatre taxa ci-dessus sont tous des sous-espèces de Felis silvestris, ce qui explique les possibles hybridations entre eux. Le chat forestier d’Europe est donc Felis silvestris silvestris (STAHL et LEGER 1992). Selon KITCHENER 1991, l’origine des lignées des chats actuels (silvestris comprenant les 3 espèces ci-dessus et chaus, comprenant le chat des sables F. margarita, le chat des roseaux F.chaus et le chat du Gobi F.bieti) , serait le chat de martelli Felis martelli, du début du pléistocène. La lignée  silvestris silvestris  quant à elle, serait apparue en Europe de l’ouest il y a 20 000 ans.

Carte de l'état des connaissances du chat forestier

Distribution actuelle

Le chat forestier, malgré son nom, n’est pas exclusivement forestier. Dans le Jura vaudois, selon l’étude de LIBEREK déjà citée, il montre une nette préférence en toutes saisons pour les milieux boisés et les friches (parcelles en régénération, etc…). Il fréquente aussi les prairies enclavées et les lisières plus ou moins fréquemment suivant  la saison  ou la ressource alimentaire. Celle-ci est majoritairement composée des petits rongeurs (campagnols et mulots). Lors des pullulations du Campagnol roussâtre Myodes glareolus  en forêt, les chats sortent peu des milieux boisés (peu d’observations en 2016 et 2017 par exemple). A l’inverse ils sont plus facilement observables chassant dans les prairies lors des pullulations du Campagnol terrestre Arvicola terrestris scherman (2013 ou 2018 par exemple).

Le chat forestier occupe en Europe une aire discontinue s’étendant de l’Espagne à la mer Caspienne, exclusion faite des pays scandinaves (STAHL et LEGER, 1992). En France  le « noyau dur » de présence de l’espèce après les phases de destruction et avant sa protection légale, était le quart nord-est de la France. Depuis quelques décennies, l’espèce est en expansion sensible en direction du sud et de l’ouest de la France (GERMAIN  2007, LEGER et al. 2008).

En Rhône-Alpes, par rapport à ARIAGNO, EROME 2008, l’expansion s’est poursuivie vers le sud, notamment dans le département de l’Isère (massif de la Chartreuse notamment, jusqu’à plus de 1300 m d’altitude au moins en été, BAILLY com.pers.). Dans le département du Rhône, la ligne de démarcation Tarare/Villefranche (ARIAGNO, 1999) a été franchie, et on dispose d’un certain nombre d’observation de chat au phénotype silvestris silvestris provenant des monts du Lyonnais, sans que pour l’instant la preuve formelle de l’espèce y soit apportée. Mais dans ce département l’importance de l’enrésinement au détriment des forêts naturelles caducifoliées ou mixtes, est préjudiciable à l’espèce. L’espèce semble même présente aux portes de Lyon, à 5 km du centre-ville, dans la zone protégée des champs captant de Crépieux-Charmy, à l’amont immédiat de la ville (FRAPNA, 2015). Dans le département de la Loire, le chat forestier est  bien présent aujourd’hui avec environ 200 observations du petit félin à son actif. Des études  conduites par la FRAPNA Loire de 2009 à 2012 (ULMER 2009, CATHELAND & ULMER, 2010, 2012), il apparait que les grosses populations du département sont dans les Monts de la Madeleine, les Bois Noirs et le Forez en continuité de celles de Bourgogne. C’est aussi le cas pour ceux des Monts du Lyonnais et du Roannais. La population de Monts de la Madeleine est en continuité avec celles du Massif Central, départements de Allier, du Puy-de-Dôme, de la Corrèze, du Cantal, etc, (GMA, 2015). Enfin, pour mémoire, mentionnons le lâcher, entre  décembre 1975 et novembre 1976, de 11 individus provenant de Bourgogne (dont 2 mâles et 3 femelles adultes), de Sail-sur-Couzan  par un particulier. Il n’y a pas eu de suivi à l’époque, mais des chats de type forestier ont été revus ensuite sur ce secteur.

L’espèce (ou tout du moins des individus typés forestiers) a aussi progressivement colonisé l’est de la région, notamment les massifs des Bauges, du Clergeon-Montagne des Princes, du Vuache et du Salève dans les départements de la Savoie et de la Haute-Savoie (GILLES – FRAPNA 74, 2015). Concernant plus précisément le territoire haut-savoyard, des connexions avec les populations de chats forestiers des départements de l’Ain, de la Savoie et, dans une moindre mesure, avec le canton de Genève sont très probables. Le département de l’Ain demeure par ailleurs le spot de l’espèce au niveau régional, celui-ci fournissant les 2/3 des observations réalisées au niveau régional. A noter aussi la découverte très récente d’un chat typé forestier sur le Mont Veyrier (près d’Annecy) ou 5 individus, toujours en provenance de Bourgogne, avaient été lâché en 1978/1979.

Les densités du chat forestier sont  difficiles à apprécier, les territoires individuels dépendant des ressources alimentaires, de la période de l’année ou encore du sexe. De plus les territoires des mâles peuvent  se superposer en partie ou totalement à un ou plusieurs territoires de femelles. Les extrêmes vont de 3 km² à 40 km² (LIBEREK 1999, STAHL et LEGER 1992). En se basant sur une superficie « moyenne » de 5 km²pour un territoire occupé par un mâle (STAHL et LEGER, 1992) une population minimale de l’ordre de 2000 chats forestier a été estimée pour le département de l’Ain (4000 km² de zones favorables occupées) et 100 à 200 chats pour le département du Rhône (1000km² de zone favorables occupées) (ARIAGNO, EROME, 2008)

A contrario,  le chat forestier semble toujours absent du sud Isère (Vercors) et du département de la Drôme. L’Ardèche, quant à elle, n’est concernée que par deux données isolées très distantes l’une de l’autre.

La majeure partie des observations régionales a lieu entre 400 et 800 m, même si quelques observations, rarissimes, témoignent de la présence de l’espèce à des altitudes bien plus élevées : 1320 m à Arith, en Savoie, 1200 m à Champfromier dans l’Ain, 1434 m à Saint-Pancrasse en Isère, 1434 m à Chalmazel dans la Loire.

Enfin, précisons à nouveau que l’analyse des données présentées ci-dessus concerne des chats typés forestiers  (individus forestiers purs et/ou hybrides, voire individus domestiques typés forestiers) et, à de rares exceptions pour lesquelles des analyses génétiques ont été mises en œuvre (massif du Vuache en Haute-Savoie, par exemple),  celle-ci ne permet pas d’affirmer que la répartition de l’espèce au niveau régional concerne des individus appartenant tous à la souche pure de Felis sylvestris silvestris.

Chat_Stéphane Débias [1920-1280]

Menaces et conservation

Chat forestier, Vincent Molinier,Bugey

Depuis sa protection légale, le Chat forestier a reconquis une partie du territoire national et Rhonalpin. Il pâtit cependant du morcellement de ses habitats qui favorise les contacts avec des chats domestiques (GERMAIN, 2004) et augmente les risques d’hybridation. La plantation massive de résineux monospécifiques,  notamment dans les monts du Beaujolais, lui sont peu favorables, à cause de l’absence de sous-bois ou d’une moindre ressource alimentaire. Le retournement des prairies attenantes aux massifs forestiers et leur conversion en parcelles cultivées (notamment maïsiculture) représente un autre type de modification radicale de l’habitat du petit félin qu’il ne faut pas négliger.

Les cas de braconnage (piégeage, tirs illégaux) pourraient localement constituer aussi une menace à l’instar des actes graves parfois commis dans d’autres régions, Lorraine et Bourgogne-Franche-Comté par exemple.

 

 

Les collisions routières sont aussi responsables de plusieurs cas de mortalité chaque année dans la région, comme à Optevoz (Isère) en 2010, à Seyssel (Haute-Savoie) en 2012,  à Anglefort (Ain) en 2012, à Cherier (Loire) en 2013, ou bien encore à Champagneux (Savoie) en 2015.

Mais le principal risque pesant actuellement sur l’espèce est celui d’une hybridation entre les deux sous-espèces, sauvage et domestique. Selon CONDE et SCHAUENBERG (1974), repris par GERMAIN (2009), la femelle chat forestier est polyoestrienne et peut donc être fertile à divers moments de l’année, alors que les mâles ont une période d’activité sexuelle globalement centrée sur le début de l’année. A l’inverse les mâles chats domestiques ayant une période d’activité sexuelle plus étendue,  peuvent s’apparier avec des femelles forestières en dehors de la période de rut normale de l’espèce. ARTOIS et al. 2002,  précise les distinctions entre chat forestier, chat errant et chat haret. Les deux sont en effet en sympatrie sur la quasi-totalité de leurs aires de répartition. De plus les hybrides sont fertiles et peuvent vivre en syntopie avec les authentiques chats forestiers. Les problèmes induits par l’hybridation ont largement été étudiés à l’étranger (HUBBART et al 1992, BEAUMONT et al. 2011, BIRO et al. 2005, LECIS et al 2006). En France GERMAIN (2007) a fait un point complet sur ce problème, d’où il ressort que :

– l’hybridation entre les deux sous-espèces est un fait établi sur l’ensemble de leurs aires de répartition et non seulement aux marges.

-comme dit précédemment, la distinction sur le terrain entre  chat forestier et hybride est très difficile.

–  les chats forestiers et les hybrides ont des territoires et des régimes alimentaires équivalents

– les chats forestiers, moins adaptables, ont tendance à rester  en milieu boisé, alors que les hybrides, moins exigeant pour l’habitat, ont des territoires qui peuvent chevaucher ceux des chats domestiques.

– l’hybridation se fait  majoritairement dans le sens chat domestique mâle x chat forestier femelle, ce qui fait que les jeunes  sont naturellement « conditionnés » à se comporter comme des chats forestiers.

– l’ouverture et le morcellement de l’habitat forestier favorisent l’hybridation en augmentant les risques de rencontre entre les deux sous-espèces.

– les hybrides indiscernables in natura des chats forestiers pourraient servir de « tampon » ou de barrière entre les chats domestiques et les chats forestiers

– des populations amoindries, numériquement ou génétiquement, sont potentiellement plus sujettes à l’hybridation avec des chats domestiques.

Enfin, le contact entre chat forestier et chat domestique peut aussi être potentiellement source de transmission de zoonoses, certaines maladies félines étant communes aux deux sous-espèces.

Plusieurs mesures pourraient être mises en œuvre pour permettre au petit félin de poursuivre son expansion sur notre territoire.

La réalisation systématique de passages à faune, le rétablissement des corridors biologiques et de cordons boisés figurent parmi les moyens élémentaires et indispensables pour le maintien de cette espèce emblématique, comme pour beaucoup d’autres. Il sera aussi utile de veiller à la préservation durable  des  paysages recherché par le chat forestier, à savoir une mosaïque de massifs boisés, de prairies de lisière et intraforestières et de réseaux de haies.

Les plantations massives de résineux pour la production de bois, constituent des boisements peu diversifiés, et de moindre intérêt pour la faune sauvage, notamment à cause de l’absence de sous-bois (excepté  les premières années de la plantation). Il conviendrait de  maintenir dans ce qui ne sont que des « champs de sapins », quelques ilots de feuillus  ou un taux de feuillus de l’ordre de 10%, pour en améliorer considérablement la biodiversité, sans que la « perte » économique ne soit insupportable. Par ailleurs, une attention particulière devra aussi être portée lors des travaux forestiers et de débardage, des chatons ayant déjà été retrouvés écrasés sous les billes de bois.

Concernant les chats domestiques, des campagnes d’information  et de sensibilisation des propriétaires de chats domestiques, seraient souhaitables, au moins dans les régions concernées par la présence du chat forestier.

Enfin, la généralisation, avec des moyens financiers appropriés, des tests ADN permettant d’identifier le chat forestier ou d’évaluer le niveau d’introgression de gènes du chat domestique, permettraient de mieux connaitre l’expansion du chat forestier en France.

Le chat domestique Felis silvestris catus, un cousin pas si éloigné !

De par son statut de simple sous-espèce du chat forestier, susceptible de donner avec ce dernier des hybrides féconds, le chat domestique représente une menace potentielle pour le Chat forestier.

L’extension des habitats humains, liés au morcellement des habitats forestiers, accroissent les occasions de rencontre avec la sous-espèce silvestris silvestris.

Avec une population de chats domestiques évaluée à 12 ou 14 millions d’individus (PAVISSE et al. 2015), auxquels s’ajoutent les chats errants et les chats harets, le chat domestique est un des carnivores les plus abondants.

Son omniprésence dans les milieux naturels est un fait d’observation récurrente. Des chats au phénotype « domestique » (noir, gris, bariolé…) s’observent régulièrement, parfois même loin de toute habitation (chats harets). L’utilisation de caméras automatiques a même montré des chats harets, émergents de terriers de blaireaux abandonnés dans l’ouest lyonnais (ARIAGNO, com. pers.) ou fréquentant des secteurs forestiers isolés et très éloignés de toute habitation humaine (GILLES, com. pers).

L’impact des chats domestiques errants ou harets sur les populations animales (oiseaux, petits mammifères jusqu’à la taille du lapin  ou de la belette) a été estimé à plusieurs dizaines de millions /an aux USA (LOSS S.R., WILL T., MARRA P.P., 2013).

En France, bien que mal connu, le problème est jugé suffisamment sérieux pour que le Muséum National d’Histoire Naturelle diligente une étude nationale  pour tenter d’évaluer l’impact de la prédation par les chats domestiques (PAVISSE et al., 2015).

Quoi qu’il en soit, compte-tenu de son omniprésence en milieu naturel, le chat domestique mériterait dorénavant d’être pris en compte et considéré comme une espèce à part entière dans les études éthologiques  et les inventaires portant sur la faune sauvage.

Chat_Stéphane Débias

Daniel ARIAGNO et Christophe GILLES, septembre 2018