Blaireau Européen, Serraval Haute Savoie, Juin 2017, ©Julien Arbez

Présentation et desription

Blaireau européen, Serraval, Avril 2017, ©Julien Arbez

Le blaireau européen est le seul représentant du genre Meles en France. Les autres noms vernaculaires de l’espèce, taisson, tesson, tasson…, ont donné de nombreux toponymes, comme Tayssonnière, Tassonières, Texon, Teysson…, et leurs nombreux dérivés. Le blaireau appartient à la famille des mustélidés. De la taille d’un renard mais en beaucoup plus trapu, pesant entre 8 et 15kg selon l’époque de l’année. Le pattern du blaireau, avec ses rayures faciales noires et blanches, le rend aisément reconnaissable et évite les confusions avec d’autres espèces. Seul le chien viverin pourrait induire une confusion si les conditions d’observation sont mauvaises. L’aire de répartition du blaireau s’étend jusqu’à la Chine et au Japon, et comprendrait une vingtaine de sous-espèces, dont quatre pour l’Europe de l’ouest (exemple Meles meles marianensis pour l’Espagne). La sous-espèce présente en Rhône-Alpes est Meles meles meles.

Largement répandu quoique de façon hétérogène, le blaireau n’est plus classé « nuisible », mais reste chassable depuis l’arrêté du 26 juin 1987. Hors période légale de chasse, le blaireau peut localement faire l’objet de régulation sur décision préfectorale. De plus à partir du 15 mai, une période de chasse complémentaire (vénerie sous terre) a été instaurée dans la plupart des départements de Rhône-Alpes, perturbant grandement l’organisation des groupes et clans familiaux.

La biologie du blaireau européen en région Rhône-Alpes, ne présente pas de particularités notables. Le mode de reproduction fait appel à l’ovoimplantation(*) différée, et les jeunes naissent majoritairement en janvier-février, mais ne sortent guère du terrier avant début avril. Mais il y a de nombreuses exceptions. Le blaireau est le seul mustélidé social. Les groupes familiaux établissent des liens très forts entre membres (marquages olfactifs), qui perdurent, jusqu’à l’été, soit bien au-delà de la période de sevrage des jeunes.

L’animal est nettement nocturne, émergeant du terrier au coucher du soleil et n’y revenant qu’à l’aube. Mais les exceptions sont nombreuses, et là où il est dérangé, ou dans des secteurs très anthropisés, il arrive souvent qu’il ne sorte que bien après le coucher du soleil. A l’inverse dans les secteurs tranquilles, il peut s’activer en plein jour et même en plein soleil comme nous l’avons constaté maintes fois par exemple dans le Bugey (émergences notées en juin à 17h30 et 18h30 ; observation à 10h du matin ou à 16h au soleil d’un blaireau retournant les bouses de vache pour y chercher des coléoptères coprophages).

Il est très difficile d’avoir une idée précise des effectifs de blaireau en Rhône-Alpes et moins encore en ce qui concerne la dynamique des populations. A dire d’expert, elles sont stables. Le nombre de terriers ne peut servir à établir l’effectif d’une population. Seuls les terriers principaux doivent être pris en compte, les terriers secondaires étant occupés de façon moins pérenne, par peu d’individus. La reproduction y est très occasionnelle, et si elle y devient régulière, le terrier se transforme alors en terrier principal.

Concernant la reproduction, sur 60 portées documentées par des suivis (affûts) on a compté 165 jeunes, soit une moyenne de 2,75 jeunes/portée. On notera que pour un même terrier la reproduction est loin d’être systématique chaque année. Citons à titre d’exemple, un terrier dans la Drôme, suivi depuis sept ans et où la reproduction n’a été notée que deux fois sur la période de suivi, une fois avec deux jeunes, une seconde avec seulement un jeune (Matthieu com. pers.). Seuls les terriers les plus importants pouvant compter plusieurs dizaines de gueules, sont l’objet d’une reproduction quasi annuelle. A ce sujet, dans le département du Rhône, quelques-uns de ces grands terriers sont connus pour être occupés depuis des décennies. L’un d’eux, toujours occupé en 2017, l’était déjà vers 1875, et un autre l’est depuis au moins 60 ans.

Le suivi systématique de terriers-témoins sur une superficie connue, permet d’avoir une idée de la dynamique d’une population. Ainsi lorsque des blaireaux disparaissent (mortalité) et sont rapidement remplacés par d’autres, on peut considérer que la population locale est suffisamment dynamique pour « boucher les trous ». A l’inverse, si des terriers sont abandonnés, si la mortalité accidentelle n’est pas compensée, on doit considérer que la population est localement fragile. C’est le cas dans l’ouest lyonnais où la déconnexion des territoires entre eux est notable.

Le milieu préférentiel du blaireau est la forêt, principalement feuillue ou mixte. Les terriers en forêts résineuses pures sont rares sauf dans les boisements naturels d’altitude. Dans les plantations de résineux à vocation de production, comme il en existe dans les monts du Lyonnais, du Beaujolais ou du Forez, les terriers sont rares ou inexistants.

Mais le blaireau peut se contenter d’une haie épaisse ou d’un fossé recouvert de quelques broussailles. Ainsi, dans les prairies du val de Saône dévolues à l’élevage, voire au maraîchage, plusieurs terriers sont connus dans ces substituts aux boisements. Dans le département du Rhône, environ 3% des terriers occupés connus sont dans des milieux très ouverts, type prairie, mais globalement, les densités de terriers sont très faibles dans les secteurs d’agriculture intensive ou dans les vignobles, sans doute à cause des dérangements ou des destructions. Mais il peut s’installer dans un boisement juste en lisière …

Quelques terriers sont également situés dans des galeries souterraines artificielles : aqueducs romains dans le département du Rhône, anciennes mines, galeries de drainage, etc

En périphérie lyonnaise, le blaireau parvient à se maintenir au moins localement, même dans des environnements très urbanisés. Plusieurs terriers occupés sont connus dans des jardins privatifs, sous des immeubles collectifs ou des vides sanitaires. Ces blaireaux « urbains » se sont adaptés, malgré les chiens, le trafic et l’éclairage urbains, au point de venir se nourrir dans les écuelles des chiens, sous les mangeoires pour récupérer les graines de tournesol ou dans les jardins potagers. Ils se déplacent à la faveur des espaces verts et des bandes enherbées bordant les voiries, et payent en contrepartie un lourd tribut au trafic automobile.

En fait, à l’inverse des autres départements, le département du Rhône (et sans doute aussi celui de la Loire) possède peu de zones karstiques, ou particulièrement meubles comme le sont les affleurements de la molasse miocène dans l’Isère ou dans la Drôme des collines. Dans ces départements les blaireaux utilisent beaucoup comme terriers les cavités naturelles petites ou grandes autorisant localement de plus fortes densités de terriers.

Etat des connaissances

Historique

Le blaireau européen est connu de longue date en Rhône-Alpes, figurant régulièrement dans de nombreux écrits anciens ou plus récents (LOCARD 1888, MARTIN 1903, ARIAGNO 1976, SFEPM 1984, HENRY et al. 1988, GRILLO 1997).

Carte de l'état des connaissances du blaireau européen

Distribution actuelle

Compte tenu de la vaste aire de répartition du blaireau à travers l’Eurasie, il n’est pas surprenant que qu’elle recouvre la France entière et Rhône-Alpes en conséquence. L’espèce, présente dans tous les départements, est considérée comme commune, ce qui ne signifie pas qu’elle y soit avec la même abondance. Il est en effet plus abondant dans les départements karstiques de Rhône-Alpes, nettement moins dans le Rhône et la Loire.

Les bases de données régionales comportent environ 10500 données qui couvrent l’ensemble de la région comme le montre la carte ci-contre.

Les données proviennent de diverses sources : suivis systématiques de terriers-témoins dans le département du Rhône, indices de terrain (traces, pistes, pots…), collecte des données d’écrasement, observations directes (affûts physiques) ou indirectes (caméras automatiques).

La répartition des données en Rhône-Alpes confirme l’omniprésence du blaireau y compris dans les zones de montagne. Seules semblent faire exception les grandes zones de plaine sans arbres ou boisements.

La majorité des données provient des étages planitiaire et collinéen soit 100-800m. Par exemple, dans le département de l’Isère, sur plus de 3000 données, plus de la moitié (53%) sont dans la zone des 200-800m d’altitude. Mais il peut se rencontrer à des altitudes nettement plus élevées, dépassant 2000m dans les départements savoyards. Citons à titre d’exemples, en Haute-Savoie, une donnée à 2100m au col de Bossetan (Samoëns) et un terrier à 1810m dans la forêt du Grenairon à Sixt (Desmet com. pers.), et pour le département de l’Isère, un terrier occupé à 1800m (Mont-de-Lans) et des observations à 2020 et 2280m (Clavans et Besse).

empreintes de blaireau, Gruffy 74, ©Christophe Gilles

Menaces et conservation

blaireau écrasé

Bien que présent, voire commun, sur l’ensemble de Rhône-Alpes, le blaireau est rarement abondant, en particulier dans les secteurs fortement anthropisés et en périphérie urbaine. L’urbanisation continue (voies routières, constructions…) et le morcellement de l’espace naturels compromettent les échanges entre groupes familiaux et les cantonnent dans des isolats qui peuvent s’avérer peu viables à moyen ou long terme.

La non-prise en compte de corridors biologiques lors de la mise en place d’infrastructures routières accentue ces problèmes. Dès lors il n’est pas surprenant que la mortalité par collision soit une cause importante de destruction des blaireaux.

Nous possédons des données d’écrasement depuis 2005, mais celles antérieures à 2010, sont malheureusement incomplètes et correspondent au début de la mise en service du réseau Visionature, donnant l’impression fausse que la mortalité routière augmente fortement depuis cette époque. Quoi qu’il en soit ce sont au minimum 2500 blaireaux tués par collision routière sur la période considérée. Encore ne s’agit-il ici que des cas documentés, donc de données à minima, beaucoup de cas d’écrasement n’étant pas signalés ou passant inaperçu. Dans une enquête nationale menée de mai 2006 à mai 2007 par la Fédération Nationale des Chasseurs, la mortalité routière est également mentionnée comme une cause importante de destruction des blaireaux (HARGUES & ARNAUDUC, 2008)

En Rhône-Alpes, le blaireau n’a guère de prédateurs. En théorie, il peut être la proie du loup ou du lynx, mais comparé aux autres causes de mortalité, l’impact de cette prédation doit être assez marginal. Deux cas de prédation par le lynx sont documentés, l’un en Haute-Savoie, l’autre dans le département de l’Ain. Un troisième cas possible a été identifié, dans l’Ain également.

Maladies

Selon Do Linh San et d’autres auteurs, le blaireau est peu sensible à la rage, et lors des épizooties rabiques passées, le nombre de blaireaux trouvés infectés, a toujours été faible.

Le blaireau peut s’avérer porteur de Mycobacterium bovis, le bacille de la tuberculose bovine. Des campagnes drastiques d’élimination des blaireaux en Grande-Bretagne, n’ont pourtant pas permis d’éliminer les foyers de tuberculose. Au contraire, celles-ci provoquent des déplacements plus importants des blaireaux, dus à l’absence de territoires occupés, ce qui augmente la dispersion du bacille. Toujours selon Do Linh San, il est clairement apparu que le bétail infecté pouvait à son tour contaminer les sols, et par voie de conséquence, les blaireaux qui consomme les vers de terre.

En France aussi, des campagnes d’élimination massive de blaireaux (Bourgogne), n’ont pas non plus donné les résultats escomptés. Pour Rhône-Alpes, en 2015 en Haute-Savoie, la destruction préventive des blaireaux sur 9 communes a été autorisée par arrêté préfectoral. Les résultats n’ont semble-t-il pas été rendus publics…

Dans les pays voisins (Suisse entre autres), les blaireaux peuvent être porteurs du virus de la maladie de Carré, non transmissible à l’homme.

L’espèce héberge comme beaucoup d’autres, un certain nombre d’endo et d’ectoparasites, ayant rarement des effets létaux sur leurs porteurs

Enfin, cause de mortalité très importante : la vénerie sous terre pratiquée dans les départements rhônalpins à partir du 15 mai. L’enquête de la Fédération nationale des chasseurs déjà citée, reconnaît que la vénerie sous terre est une cause majeure de destruction des blaireaux. Mais c’est moins l’importance des prélèvements (114 captures par déterrage en 2016 dans le département du Rhône) qui pose problème, que l’impact de cette pratique sur l’organisation sociale des clans de blaireaux. Largement sous-estimée, elle déstructure les familles et peut hypothéquer la reproduction normale l’année suivante.

Mesures de conservation des populations de blaireaux

Comme la plupart des espèces sauvages, le blaireau est affecté par le morcellement et la disparition des habitats. Les grandes monocultures intensives et l’enrésinement massif lui sont défavorables par diminution des possibilités alimentaires disponibles. La conservation du bocage et le maintien d’une certaine proportion de feuillus lors des plantations de résineux destinées à la production de bois, lui seraient bénéfiques.

Les travaux d’infrastructures routières ou d’urbanisation doivent prendre en compte les déplacements de la faune sauvage en ménageant des « passages à faune » judicieusement disposés, y compris en zone péri-urbaine où le trafic routier et le cloisonnement de l’espace sont les plus importants. De simples « blaireauducs » constitués par des buses béton diamètre 80, passant sous la chaussée conviennent très bien (cf photo). :

Les suivis effectués dans les passages à faune enterrés sous l’autoroute A 89dans le département du Rhône de 2013 à 2016, indiquent que 7% des 3400 passages de mammifères sauvages enregistrés, sont des blaireaux.

Les situations problématiques liées à la présence des blaireaux (dégâts agricoles, terriers gênants, dégradation des pelouses…) peuvent être résolues grâce à des solutions non destructives. Les dégâts agricoles sur les céréales lorsqu’elles sont en lait, ou certains fruits arrivés à maturité (raisin), doivent être évalués précisément et rapportés à la surface de l’ensemble des parcelles concernées. Sur plus de 20 constats effectués par la FRAPNA dans le département du Rhône entre 2010 et 2017, les surfaces impactées par les blaireaux ont une superficie moyenne de 150m² sur des parcelles agricoles d’une superficie de 5 à 15 ha. Des méthodes de répulsion olfactive combinées à des barrières physiques ont permis d’éloigner les blaireaux des zones où leur présence était considérée comme gênante. Un travail de pédagogie demande aussi à être poursuivi, l’espèce étant victime d’une mauvaise image et de craintes souvent peu justifiées.

Enfin, la période de chasse complémentaire par vénerie sous terre devrait être remise en question.

Des précisions sur les densités réelles de terriers principaux et d’effectifs de blaireaux, ainsi qu’une meilleure connaissance des taux de reproduction en Rhône-Alpes, apporteraient une vision plus précise sur l’état des populations. De même les connaissances sur la territorialité, les déplacements et territoires ainsi que les relations éventuelles entre clans voisins, font cruellement défaut. Le recours à la télémétrie ou à l’analyse génétique apporteraient sans doute des informations précieuses sur ces questions. Mais leur coût est rédhibitoire pour les associations de protection de la nature.

Concernant la tuberculose bovine, des études seraient souhaitables pour préciser les relations bétail/blaireaux afin de savoir qui contamine qui et de mieux adapter les mesures sanitaires préventives.

Enfin, la mise en place dans les départements de Rhône-Alpes des suivis existant dans le département du Rhône( voir encadré), permettrait une connaissance plus fine des populations de blaireaux et leurs dynamiques.

Le blaireau dans le département du Rhône

Seul le département du Rhône dispose d’éléments plus précis, grâce à des suivis plus ou moins systématiques de terriers, mis en place depuis plusieurs décennies par la FRAPNA-Rhône.

Ainsi, dans ce département le nombre de terriers principaux est évalué à 500, dont environ un tiers sont géolocalisés et référencés par un code comportant un numéro et les initiales de la commune (exemple FRA02 pour terrier n°2 de Francheville). Les effectifs départementaux correspondants atteindraient 1500 à 2500 blaireaux selon que l’on considère 3 ou 5 blaireaux en moyenne par terrier, chiffres issus de l’observation directe ou par suivi photographique. Sans surprise, les terriers sont distribués très inégalement, plus nombreux en périphérie lyonnaise à cause, par exemple, de l’existence du massif calcaire du Mont d’Or au nord-ouest de Lyon, ou de substrats meubles où le fouissage est possible comme en rive gauche de la Saône, nettement plus clairsemés dans les massifs granitiques du Lyonnais et du Beaujolais.

Concernant les densités, celles-ci sont très variables selon les pratiques agricoles, la densité urbaine, la perméabilité des grandes infrastructures linéaires, le dérangement, etc. Une étude conduite à partir de références bibliographiques concernant 17 localités en Eurasie continentale donne une moyenne de 0,17 terriers principaux/km² (KOWALCZYK et al., 2000).

Ces densités se confirment avec celles observées dans la région et notamment en périphérie lyonnaise où un comptage exhaustif des terriers est effectué depuis 2010. Alors qu’une moyenne de 0,12 terriers occupés/km² est constatée sur les 57 communes de la métropole lyonnaise, cette valeur passe à 0,4/km² si on exclut les zones strictement urbaines et que l’on ne considère que les grandes entités agro-naturelles cohérentes. Alors que les secteurs de plaines de grande culture de l’Est lyonnais abritent des densités très faibles de 0,05 terriers occupés /km², des densités dépassent 1,5 terriers occupés/km² sur l’île de Crépieux-Charmy à l’amont immédiat de Lyon, qui se caractérise par une mosaïque de boisements et de prairies, une bonne connexion avec le fleuve Rhône et l’absence de prélèvements (BOUNIOL, 2011, 2015, 2017).

Une étude partielle en région lyonnaise (7 communes, environ 50km²), conduite par le Laboratoire de Biométrie et de Biologie Evolutive (LBBE) de l’université Claude-Bernard à Lyon, et en partenariat avec l’ONCFS, a conduit aux conclusions suivantes (méthode de distance sampling*) : densité de terriers occupés : 0,4545/km². Sur 11 terriers, 5 seulement se sont avérés occupés et sur un échantillon de 14 terriers, le taux d’occupation a été de 1,44 blaireau/terrier, valeur plutôt faible attribuée à un manque de disponibilités alimentaires en zone périurbaine (MALEVRE 2017).

Blaireau, ©Christophe GILLES

Rédacteurs : Daniel ARIAGNO et Julien BOUNIOL, novembre 2017